Theo Kerg 1909 - 1993
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Lettre de Theo Kerg
Cela a commencé par une lettre de ma mère.
Il faut que je vous dise d'abord que j'adorais ma mère. Il faut
que je vous dise aussi que j'étais élève à l'Ecole
des Beaux-Arts de Paris et que j'avais l'impression d'y perdre mon temps.
Il faut que je vous dise enfin que je suivais les cours d'histoire de l'art
et d'archéologie à la Sorbonne et à l'Institut d'Art
et d'Archéologie et que j'avais la chance d'être l'élève
de Basch, de Picard et de Focillon. Henri Focillon, qui travaillait en ce
temps-là -à son chef-d'oeuvre "La Vie des Formes",
se mit un jour à parler des formes d'un certain Paul Klee, inconnu
en France, sauf dans quelques milieux d'avant-garde.
Il faut avoir entendu Henri Focillon parler de la forme, dont il a révolutionné la
conception, il faut avoir subi !e charme et la profondeur de son esprit
subtil pour comprendre que mon choix était vite fait lorsque la lettre
de ma mère arriva pour me dire de quitter la misère et la
bohème de ma jeunesse parisienne et de lui faire le plaisir d'accepter
une place de professeur de dessin au Luxembourg. Pour cela il fallait suivre
des cours à une académie ou université allemande pendant
un an au moins.
J'optai d'emblée pour Düsseldorf où Paul Klee enseignait
depuis trois ans, venant du Bauhaus. Je fis mes maigres bagages et je partis
pour Düsseldorf. Nous étions en décembre 1932. Arrivé à l'Académie
de Düsseldorf je fus reçu par le directeur, le Dr Kaesbach (avec
qui je suis toujours en correspondance) et je m'ouvris tout de suite de
mon intention de devenir l'élève de Paul Klee.
Je déballai mes dessins, esquisses, peintures académiques,
dont je n'étais pas très fier. "Allons voir le professeur
Paul Klee" me dit-il. Nous voilà déambulant à travers
les couloirs. Inutile de vous dire que j'avais un petit pincement au coeur.
Nous arrivâmes devant une grande porte, l'atelier de Paul Klee. Un homme
de taille moyenne, sobrement vêtu ouvrit la porte. Ce qui me frappa tout
de suite c'était son teint basané et ses grands yeux sombres,
profonds, bons et interrogateurs sous un front énorme. Il nous fit entrer.
Le Dr Kaesbach lui parla de moi. Je lui présentai mes travaux de l'Ecole
des Beaux-Arts. Il y jeta un long regard. Puis, se détournant, il prit
une feuille à dessin blanche et me demanda: "Savez-vous faire vivre
cette feuille, lui donner un caractère?"
Je revois cette feuille blanche, analogue à des millions d'autres.
Elle m'hypnotisait. J'entends le silence de l'atelier immense et clair.
Je vois les toiles, les tâches de couleurs, les lignes encore indéchiffrables
de Paul Klee danser aux murs. Je sens son grand regard calme posé sur
moi pendant que la cascade académique de tous les trucs et tics de
l'Ecole des Beaux-Arts: fusain, mie de pain, chiffon, estompe, lavis, etc,
etc, défilait devant ma mémoire. Deux mondes se heurtaient
en moi, celui que j'avais connu et qui devait s'avérer faux, périmé,
fatigué, vidé, artificiel, sans vie, sans poésie; l'autre,
qui allait s'ouvrir devant moi, jeune, nerveux, vivant, dangereux, énigmatique,
inquiétant, sarcastique, spirituel. Devant moi la feuille blanche
m'hypnotisait toujours et me glaçait.
"Tenez, me disait Klee tout à coup, il faut lui prendre ce
côté apprêté, fabriqué" et, en avançant
vers le lavabo où traînait encore de la vaisselle (il faisait
sa popote lui-même) il mouilla la feuille, la froissa violemment,
l'étala sur un papier buvard et me dit: "Choisissez un gros
pinceau, trempez-le dans ce verre, prenez de l'aquarelle dans tel godet,
laissez tomber une grosse goutte sur la feuille".
Je suivis ses indications. Une grosse goutte de cadmium moyen tomba sur
la feuille. Dans les creux et sur les crêtes des fines cassures la
couleur se mit à courir, à stagner çà et là.
"Répétez ce geste en prenant un ton au-dessous", me dit
Klee. Une goutte de cadmium orange sauta sur la feuille et se mit à galoper
dans toutes les directions.
"Prenez une complémentaire avec ce petit pinceau et faites un geste
libre, naturel du bout du pinceau, frôlez à peine la feuille".
Je fis de mon mieux malgré mon émotion et un trait bleu vint
blesser les deux soleils éclatés d'autant plus violemment
que la feuille avait séché et que la ligne était devenue
dure et fine.
"Voilà deux rondelles de pommes de terre. Utilisez-les comme tampon
en les couvrant, l'une d'une couleur chaude, l'autre d'une couleur froide et
créez un rythme adapté à ce que vous venez de faire".
Quel pédagogue!
Pendant que je m'évertuais, Klee regarda mes dessins tout en s'entretenant
avec le Dr Kaesbach.
Je m'évertuais, oui. Ce n'était sûrement pas un chef-d'oeuvre
que j'étais en train de fabriquer. D'ailleurs, Klee se moquait bien
du "chef-d'oeuvre", il lui importait de sonder le nouveau venu par
ces gammes.
Au bout de quelque temps Klee et le Dr Kaesbach s'approchèrent pour
me regarder faire.
"C'est bien, vous pouvez revenir me voir tous les jours, si cela vous convient,
ou bien dès que vous
aurez quelques difficultés", me dit Paul Klee et me tendit la main.
Puis il nous raccompagna jusqu'à la porte de l'atelier.
Je fus fortement secoué par cette première rencontre, secoué et
désarçonné. C'était tellement différent
de ce que j'avais fait jusqu'alors, qu'il m'était impossible d'en saisir
immédiatement tout le sens.
Par la suite j'eus l'occasion de revoir Paul Klee souvent, de parler avec
lui et surtout de l'entendre parler, d'écouter ses conseils. C'est
lui qui m'a ouvert les yeux et le coeur. C'est lui qui m'a rendu attentif
aux formes, à leurs rapports, aux couleurs, à leurs rapports, à leur
vie propre, à leur effet physiologique, aux structures, aux textures, à la
qualité des supports et à tout ce que cela représente
pour l'oeuvre à entreprendre. "L'oeuvre est déjà entièrement
dans le support" disait-il.
J'eus la chance de le voir pendant deux mois, deux mois magnifiques et
terribles! J'étais pauvre, aussi pauvre que presque tous mes camarades. Nous mangions une fois par jour et jamais à notre faim. L'Allemagne était
fortement secouée, 12 millions de chômeurs, la misère
partout, des manifestations politiques sanglantes, des défilés
communistes, des défilés nazis. Vint l'avènement d'Hitler,
les combats de rue, les arrestations. A quelques rares exceptions près,
nous étions tous anti-nazis.
Un jour le Dr Kaesbach fut destitué. Nous fûmes réunis
dans la salle des fêtes pour en prendre connaissance.
Je n'étais non seulement jeune et pauvre, j'étais aussi batailleur.
Je me mis à manifester avec violence. Je fus arrêté,
conduit au poste et jeté parmi les ouvriers, les communistes, les
juifs que la flicaille avait déjà arrêtés. Le
lendemain je fus expulsé. Le soir j'arrivais à Luxembourg.
Je n'ai plus revu Paul Klee, mais les camarades anti-nazis que j'ai sauvés
dans les premiers mois de 1933 me racontèrent comment Klee et tant d'autres
professeurs avaient été destitués de leurs fonctions.
Paul Klee est mort.
Bien des camarades ont disparu à leur tour.
Mais ceux qui sont restés et qui ont connu Paul Klee lui ont élevé un
monument dans leur coeur.
Paris, le 6 mars 1958
Theo Kerg
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